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Histoire

Yves Cariou

 

Nouvelles :

La vengeance de Catweten

Poésie

LA VENGEANCE DE CATWETEN

Récit Mérovingien

Yves Cariou

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I

 

Par un tiède après-midi d'automne de l'année 796, deux cavaliers erraient dans les bois de Fouesnard situés à la limite des territoires de Plaz (Brain) et de Landegon (Langon). Le soleil brillait dans un azur plutôt pâle et des trainées de lumière se faufilaient entre les ramures jaunissantes. Le pas lourd des chevaux effarouchait les écureuils juchés sur les hautes branches et une châtaigne ou une noisette tombait au sol avec un son mat.

            L'aspect des deux cavaliers trahissait leur race. Ils étaient grands, blonds, de forte carrure. Leur barbe taillée bizarrement à mi-joues donnait à leur visage l'apparence d'un museau de bête féroce. Les casques coniques brillaient par moment au soleil. De longues mèches de cheveux blonds s'en échappaient, couvraient leur nuque et flottaient en désordre sur l'armure, comme une crinière. Une courroie ceignait leurs reins et supportait la francisque : hache à double tranchant. Une longue épée battait les flancs poudreux des montures. D'autres courroies jaunes et rouges maintenaient leurs braies de peau de bête autour des jambes. Ils laissaient après eux un fort relent de sueur humaine, d'exhalaisons chevalines, de feuilles sèches et de musc.

            A la vue des énormes entassements de menhirs renversés, les deux cavaliers francs arrêtèrent leurs chevaux et engagèrent une conversation en dialecte germanique. Celui qui parlait beaucoup était un rude gaillard dans la force de l'âge. Le vent de la route avait bleui une balafre qu'il avait sous un œil borgne et se perdait dans sa barbe blonde.

"Eh bien ! Seigneur Childebert, A deux journées d'Angers, nous voilà égarés dans cette maudire forêt de Brocéliande que les bardes imbéciles ont peuplé de géants terribles. Par notre dieu Thor, voilà de beaux monuments où j'aurais plaisir à lui égorger quelques Bretons !"

-        "Maudite forêt, mon fidèle Gautro ! Mais n'insulte jamais devant l'orgueil susceptible des Bretons. Nous aurons besoin d'eux tout à l'heure pour retrouver le chemin de Vannes. Je regrette maintenant de ne m'être pas renseigné au gué de Messac. Nous ignorons la langue bretonne et le baron franc qui garde le passage de la Vilaine aurait pu nous fournir un guide !"

Le seigneur Childebert qui portait un baudrier orné de divinités germaniques, lança son cheval au trot vers une clairière qu'il avait aperçue et peu après il héla son compagnon. De ce point de vue ils dominaient une contrée défrichée en partie. Des coteaux plantés en vignes dévalaient sur des prairies où la rivière déroulait ses méandres en direction du couchant. Un village s'apercevait dans les arbres avec son monastère à demi ruiné.

Gautro ayant sauté de cheval, cherchait une branche de genêt pour fouailler les flancs de sa monture. Mais il fut très surpris de ne point en trouver dans ce coin de Bretagne. Décidément un mauvais sort le poursuivait et il trancha, d'un coup de couteau, une branche de jeune houx. Soudain, un individu qu'il n'avait pas aperçu se leva au milieu des vignes. Il portait une hotte en branches de saule remplie de raisin. Ses longs cheveux lisses et bruns, régulièrement peignés, sa petite taille, ses vêtements en peau de bique et ses pantalons bouffants en étoffe grossière, dénotait le manant breton. En le voyant Gautro avait bondi sur lui, glaive à la main, le rudoyait et le traînait devant Childebert.

Le nouvel individu était jeune, imberbe, avec des yeux bruns étincelant de colère. "Que me voulez-vous ? demanda-t-il en langue germanique avec un fort accent breton.

-        Ton nom !

-        Catweten, fils de Worhocar

-        Ne tremble point. Nous ne sommes pas des maîtres barbares !

-        Seigneur, ricana Gautro, c'est traiter avec beaucoup d'égards un vil esclave de race inférieure !"

Catweten, habitant un pays où Francs et Bretons se mêlaient depuis plus d'un siècle, comprenait et parlait couramment les deux langues.   Il cracha par terre, furieux. Childebert fronça alors les sourcils en direction de Gautro et voulut se montrer plus aimable avec le Breton.

"Pardonne à la farouche ardeur d'un guerrier germanique ! Comment se nomme le village dont le moutier semble avoir été incendié ?

-        Il se nommait Plaz, répondit le Breton. Quelques uns le nomment aussi Brain. C'est là que naquit le grand Saint Melaine.

-       Melaine ! pensait Childebert… Il me semble avoir ouï dire que ce nom avait plu à Clovis ! Où habites-tu ?

-        J'habite Tréal, répondit Catweten, en indiquant au deux cavaliers francs une petite agglomération sur la colline que nous appelons Tréau.

-        Alors, si tu connais bien la région, peux-tu nous indiquer le chemin de Vannes ?

Le Breton fit un signe de la tête, remit sa hotte sur son dos et arrangea sa chevelure en se mordant les lèvres. Les deux cavaliers se remirent en selle et le petit groupe s'ébranla. Le silence était pénible et le pas lourd des chevaux résonnait étrangement sur le sentier qui dévalait la colline.

Quand ils traversèrent le village de Brain des Bretons s'attroupèrent pour se demander si le fils de Worhocar n'était pas amené en otage. Des chiens aboyaient. Gautro les repoussait avec sa branche de houx. Sa barbe hirsute et son œil borgne, son aspect de bandit, excitaient leur fureur autant que ses gestes menaçants.

Enfin, après une lieue de marche accablante, Catweten desserra les lèvres et dit, en indiquant une piste schisteuse qui s'enfonçait dans un bois de pin : "Le chemin de Vannes !"

-        Merci ! dit Childebert en lui jetant une poignée de monnaie. Que le saint évêque du dernier village te protège !

-        Que le Morholt et tous les monstres de Bretagne te déchirent !" lui lança Gautro en s'élançant à bride abattue en direction de Vannes.

Le jeune Breton insulté regarda longtemps le tourbillon de poussière monter dans l'or du soleil couchant, puis il tendit son poing vers les cavaliers disparus en disant : "Foi de Breton, je me vengerai !"

 

II

 

L' occasion se présenta un an plus tard et vers la même époque. La mère de Catweten tomba malade et Worhocar envoya son fils au bourg de Langon pour appeler le prêtre Windbicham qui possédait aussi de grandes connaissances sur les effets médicinaux des plantes.

En approchant du bourg, le jeune homme s'aperçut qu'il se passait quelque chose d'insolite. Des rumeurs s'élevaient où alternaient les jurons bretons et germaniques. Des chevaux de selle étaient attachés près de la fontaine Saint Pé. Leur taille imposante, leur harnachement, un manteau jeté sur une selle, leur attitude de bêtes fatiguées, tout annonçait que des cavaliers francs étaient là.

            Catweten se renseigna auprès d'un Langonnais et apprit que ce matin même, de bonne heure, deux envoyés du Comte franc Frobalt, accompagnés d'une petite escorte, étaient venus contrôler les titres de propriétés d'Anau, le personnage le plus riche du bourg. Celui-ci avait refusé de les présenter. Là-dessus, le tribunal franc des scabins s'était réuni et délibérait encore dans la chapelle Saint-Venier, aujourd'hui Ste Agathe.

            De partout arrivaient des Bretons armés de pieux, de glaives et de lances tenus secrètement cachés jusqu'alors. Il en était venu même de Brufia, village très éloigné, car l'alarme y avait été donnée par un voyageur de passage. Cela faisait bien une centaine d'individus armés qui entouraient l'ancien temple romain. Le jeune homme en reconnu quelques uns : Wetencar, l'ami de son père, les jumeaux Catlowen et Hinweten, Judwallon, le plus grand vigneron de la région, et bien d'autres encore.

            Wetencar s'approcha de lui et lui dit en Breton : "Tu arrives à point. Ces intrus nous réclament douze témoins pour certifier que les terres d'Anau ont toujours été propriété bretonne. Nous somme onze notables, tu feras le douzième en représentant ton père.

Es-tu armé ?

-       Oui ! Et Catweten lui montra son coutelas.

-        Prends aussi cette épée !

-        Faudra-t-il nous battre contre les Francs ?

-        Peut-être ! mais il s'agit surtout de les effrayer par notre nombre et notre aspect décidé."

Ils entrèrent dans la chapelle.

"Le douzième témoin ! Catweten ! Place pour le digne fils du noble Worhocar !" cria Wetencar en franchissant le seuil. Mais il fut à peine entendu dans le tumulte général.

            L'ancien temple de Vénus était plein à craquer. A chaque coin de l'autel du saint irlandais Saint Venier, brûlaient des torches résineuses car la lumière des étroites ouvertures était insuffisante et des têtes de curieux les obstruaient de l'extérieur.

            Face à l'assistance se tenaient les trois prêtres Judolens, Windbicham et Sulconnau en habits sacerdotaux et le diacre Acunir portait la croix. Le livre des Evangiles était posé sur l'autel revêtu de lin blanc.

            Catweten et Wetencar durent jouer des coudes pour parvenir aux premiers rangs. En bousculant un dernier personnage le jeune Breton tressaillit. Une sueur froide monta à son front. Il venait de reconnaître le balafré qui l'avait insulté et malmené l'année précédente. Gautro l'avait également reconnu.

" Depuis quand, fils de proscrit, manque-t-on de respect au délégué du Comte franc Frodalt ?

-        Depuis tes insultes sur le chemin de Vannes !

-        C'est une provocation ?

-        Je t'attends à la sortie !

-        Nous réglerons cette vieille histoire.

-        C'est ce que je veux !" répondit le Breton enchanté de saisir enfin une occasion de vengeance.

Anau cependant levait la main et promettait d'une voix forte et ferme le serment que voici :

      "Je jure devant le Dieu unique en trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, devant la Vierge et les Saints, devant Saint Venier, titulaire de cette église, que les terres de Langon m'appartiennent légalement et ont toujours appartenus à mes ancêtres. Je le jure sur ma foi de Chrétien et de Breton !"

      Alors les glaives des douze témoins s'élevèrent et se croisèrent ensemble sur sa tête. Pendant une seconde terrible on entendit cliqueter les lames. Y aurait-il un traître pour abattre son arme sur la nuque du jureur ?... Mais les témoins clamèrent unanimes : "Sur sa foi de Chrétien et de Breton !"

      Et, dehors, le peuple assemblé répéta le cri qui s'enfla comme une houle autour de l'ancien temple de Vénus. Des trompettes sonnèrent aux armes.

      Gautro avait compris. D'un geste il ordonna à ses hommes de sortir de ce lieu exigu qui risquait d'être pour eux une souricière.  Ils se précipitèrent vers la sortie en tumulte malgré les efforts d'Hermandro pour canaliser le désordre.

      Quand il fut dehors Gautro se trouva face à face avec Catweten qui lui dit :

      "Es-tu si lâche et oublies-tu notre querelle ?

-        Malheureux ! Veux-tu connaître le tranchant de ma francisque ?

-        Alors, malheur plutôt aux tiens !

-        Que dis-tu, misérable ?

-        Crois-tu que cette foule de Bretons me laisserait égorger ?

-        Aurais-tu peur ?

-        Je ne crains que la mort, répondit Catweten. Mais ma religion m'interdit la vengeance. Cependant nous pouvons lutter sans armes et le vaincu sera la risée de toute l'assistance.

-        Bien dit ! Bien dit ! répétèrent les plus proches voisins.

Gautro, certain d'humilier le jeune Breton, accepta le défi original. Le combat s'engagea après que les deux adversaires eurent déposé leurs armes aux pieds des prêtres Judolens et Sulconnau. Les deux adversaires s'empoignèrent. Le Franc essaya de soulever le Breton et de le projeter violemment à terre, suivant sa tactique ordinaire. Mais Catweten avait enroulé ses jambes autour de celles de son adversaire comme dans un tournoi de lutte bretonne. Gautro sentait leur étreinte nerveuse et ne pouvait se dégager. Son effort de redressement lui fut fatal. Catweten en profita pour le pousser brusquement en arrière. Bientôt l'agile Breton l'immobilisait tout à fait aux cris de joie des spectateurs étonnés par une issue aussi rapide. David venait encore de vaincre Goliath.

"Ta souplesse a triomphé de ma force !" dit Gautro amèrement. "Que veux-tu que je fasse ?

-        Que tu remontes bien vite à cheval et que tes hommes ne remettent plus les pieds en ce lieu qui ne vous a jamais appartenu."

Redoutant un mouvement populaire contre leur chef si le Breton avait le dessous dans cette lutte, les guerriers francs avaient amené les chevaux de la Fontaine Saint-Pé. Gautro, honteux et furieux, enfourcha sa monture d'un bond et piqua des deux en direction du nord avec toute sa suite. On ne le revit jamais à Langon.

Catweten cependant recevait les félicitations de ses amis mais il se déroba bientôt pour parler au prêtre Windbicham de sa mère malade. La joie que cette dernière éprouva en entendant vanter l'exploit de son fils, hâta singulièrement sa guérison.

Catweten mourut octogénaire et fut enterré près de l'église Saint Venier. C'est peut-être son sarcophage que l'on a découvert dernièrement.

Yves Cariou